lundi 5 mai 2008

Interview

Dr Abdon Kisanga : ‘‘En RDC, pays endémique, nous vivons avec le paludisme. Mais la solution viendra de l’assainissement de notre environnement’’

Plus de 12 000 personnes meurent chaque année en RDC dont 9 000 enfants de moins de 5 ans. Leur bourreau n’est autre que le paludisme, autrement identifié comme la malaria. Ni produit thérapeutique miracle, ni vaccin ne peut être opposé à la course effrénée du paludisme, si ce n’est la prévention et l’assainissement de l’environnement. Le plan du Secrétaire général de l’ONU à éradiquer ce fléau en 1 000 jours reste discutable, tellement que le défi mondial est grand. Un expert, le Dr Abdon Kisanga nous en parle.

Abdon Kisanga est médecin à la Direction de la Maladie au ministère de la santé. Expert en paludisme, il a reçu différentes formations à travers le continent sur la pandémie qui attaque les pays tropicaux. Il a par un passé récent travaillé à la GTZ sur la lutte contre le VIH.
Révélateur : Depuis la première Journée internationale du paludisme célébrée le 24 avril dernier et l’annonce faite par le Secrétaire général de l’ONU d’éradiquer cette pandémie en 1 000 jours, on reparle de la malaria. C’est quoi au juste le paludisme ?

Dr Abdon Kisanga : Cette maladie c’est vraiment parmi les grandes pathologies qui causent d’énormes problèmes de santé publique, parce que cela fait que les personnes qui sont beaucoup plus exposées, ce sont les enfants de moins de cinq ans et des femmes enceintes, et quand on parle des enfants de moins de cinq, ce sont surtout les enfants qui se trouvent en Afrique sub-saharienne, où le climat est propice au développement du moustique, où l’environnement, les conditions de vie, font que les enfants sont beaucoup plus exposés. Ensuite, il y a aussi le problème d’immunité chez les enfants de moins de cinq ans, qui ne sont pas fort de ce point de vue d’où leur fragilité face à une atteinte du paludisme.

Quelles sont les statistiques de cette maladie ?

Actuellement dans notre pays, 80% des personnes affectées sont des enfants de moins de cinq ans et aujourd’hui dans le rapport 2007 de la Quatrième direction ici, qui s’occupe de la lutte contre la Maladie, il a été notifié plus de 5 500 000 cas de paludisme, avec environ plus de 12 000 décès et quand on parle de 12 000 décès, plus de 9 000 ce sont les enfants de moins de cinq ans. Ce sont les chiffres, les données disponibles à la Quatrième direction pour l’année 2007.

Au regard de l’étendue des dégâts, le SG de l’ONU propose une stratégie à éradiquer le paludisme dans 1 000 jours. Est-ce que vous pensez que c’est vraiment réaliste ?
Oui et non. C’est faisable, oui, parce qu’il faut une forte implication de tout le monde, et puis comme vous devez le connaître, l’environnement joue un rôle très important pour l’éclosion de la malaria ou du paludisme. Nous sommes dans un pays endémique, ici nous vivons avec le paludisme, mais il y a de ces pays où le paludisme a été déjà éradiqué, parce que leur environnement joue aussi un rôle important et en plus de l’environnement vient s’ajouter les habitudes et puis les moyens, les techniques d’interventions, les stratégies de lutte et tout ça. Mais chez nous, nous vivons avec le paludisme. Donc parler de l’éradication du paludisme en Afrique Sub-saharienne, ce n’est pas pour aujourd’hui. C’est pourquoi, même la stratégie de l’OMS, on parle de faire reculer le paludisme.

Quels sont les moyens que peuvent disposer les autorités pour justement faire reculer le paludisme ?
Jusque-là l’autorité est en train de fournir d’énormes efforts, dans la mesure où il y a déjà des ressources humaines qui sont disponibles et il y a aussi cette ferme volonté manifeste et aussi il y a une autre force qui n’est pas la moindre, c’est la communauté qui elle-même doit jouer un rôle très important, en s’impliquant dans cette lutte, et à côté de ces ressources humaines, nous avons les autres techniques et des autres intrants. Quand on parle des intrants, on parle des médicaments, on parle des moustiquaires imprégnées, on parle du désherbage, de l’assainissement de son milieu immédiat, respectif et puis la mobilisation sociale, les informations.

Est-ce qu’il y a un produit aujourd’hui, qu’on peut appeler produit miracle, parce que les produits ne répondent plus face à la résistance ?
Actuellement, le produit qui est indiqué pour la lutte contre la malaria, c’est un produit à base de combinaison artesunate-amodiaquine qui ne concerne d’ailleurs pas uniquement le Congo. La résistance dans la lutte contre la malaria est un problème de la région de l’Afrique centrale, cela veut dire le Congo, le Rwanda, le Burundi, le Congo Brazzaville, le Cameroun et autres RCA. Par contre en Afrique de l’Ouest, il y a des pays où la chloroquine est encore efficace. Dire à cet effet qu’il y a un produit miracle, c’est trop dire. Les produits qui sont mis aujourd’hui sur le marché, sont des produits qui ont été validés et ont été pris sur bases des normes requises, les normes de l’OMS. Mais un pays ne peut pas opter pour une politique qui retient un produit ou une molécule qui ne va pas répondre à la bourse de la population. Là vous allez sacrifier la population, parce que vous demandez à quelqu’un qui est au fin fond d’un village d’acheter un produit qui coûte 3 dollars ou 2 dollars, même 1 dollar, c’est difficile.


Qu’en est-il de vaccin contre le paludisme?

Le vaccin contre le paludisme est un défi mondial. Aujourd’hui, plusieurs chercheurs se mettent autour de ce cas-là, mais je vous dis que c’est un défi mondial, et puis ça reste un peu complexe, pourquoi ? Avant d’aboutir à la malaria, il y a plusieurs étapes et ces nombreuses étapes ne se déroulent pas sur un seul site. Vous avez deux sites, le premier, c’est le moustique. Le germe va ensuite chez l’individu. Maintenant le vaccin qui sera produit va servir à quoi, parce que le vaccin est un anti-germe, on va vacciner qui, l’homme ou le moustique. C’est là la lutte, et puis chez l’homme, il y a plusieurs milieux. Quand l’anophèle vous pique, le germe entre et va prendre le torrent circulatoire, il va passer par le foie, il quitte, il revient au torrent circulatoire et finalement, il atteint les globules rouges qu’il éclate et puis la fièvre survient et le germe envahi le torrent circulatoire. Le vaccin qui sera produit aujourd’hui va agir à quel niveau ? Parce que vous voulez vacciner l’homme, vous donnez l’anti-germe, c’est bien, mais le moustique existe. Même dans le moustique aussi, il y a plusieurs sites, il y a le tube digestif du moustique et le sang, le torrent circulatoire du moustique. Le milieu est vraiment multi varié, c’est là où les recherches sont en cours pour voir de quelle manière, le vaccin pourra être produit. Mais c’est un vraiment défi mondial.

Vous ne croyez pas que la malaria est une maladie orpheline, dans ce sens que comme elle est endémique dans les pays tropicaux, c’est-à-dire pauvres, et que les pays riches ne se sentent pas concernés et abandonnent la recherche ?
Non, ils ne peuvent pas abandonner la recherche, parce qu’ils sont toujours menacés, parce que quand un expatrié vient aussi au pays et qu’il attrape une malaria carabinée, il a toute les chances de trépasser. C’est vrai qu’aujourd’hui ce n’est pas un problème de santé publique dans leur milieu, oui, mais ils sont menacés d’une manière ou d’une autre de façon indirecte, parce que plus il y a la pauvreté, plus il y a des décès, plus ça constitue le danger de santé publique, plus ça a un impact négatif sur la population, le SOS sera lancé par-ci par-là. Et finalement les fonds qui étaient destinés à développer un pays, on va les destiner à lutter contre la malaria. Vous comprenez que d’une manière ou d’une autre, ça constitue un danger pour le monde.


Propos recueillis par Léonard Itoumi.

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